
Lu dans Libé aujourd’hui
«Faut-il enfermer les pédophiles ?» Jean-Pierre, 39 ans, répète la question, l’air soucieux. Ce cadre supérieur, père divorcé de quatre enfants, suit le débat provoqué par le projet de loi sur la rétention de sûreté (lire ci-dessous). «Forcément, je me sens concerné, dit-il. Pendant très longtemps, on n’a pas du tout parlé de nous. Maintenant, on en parle beaucoup, mais sans forcément mieux comprendre.» En 2004, Jean-Pierre a été condamné à trois ans de prison dont deux avec sursis pour des agressions sexuelles sur sa fille. Il est suivi à l’hôpital psychiatrique Charles-Perrens à Bordeaux, où un service s’est spécialisé dans le traitement des délinquants sexuels. Il y a deux ans, Libération s’était rendu dans ce service à l’occasion d’une loi renforçant les peines contre les auteurs d’infractions sexuelles. A l’heure d’un nouveau projet répressif, l’exemple de Charles-Perrens, où patients, psychiatres et juges sont impliqués dans une démarche visant à éviter prison et récidive, paraît plus que jamais salutaire. Rencontre avec les différents acteurs. Monique Taffin, juge d’application des peines
Florent Cochez, psychiatre. Responsable du traitement des délinquants sexuels à l’hôpital Charles-Perrens, le docteur Florent Cochez dit qu’il a «arrêté de débattre» pour savoir s’il s’agit ou non d’une maladie. «Ce qui compte, pour moi, c’est que, dans 98 % des cas, ce sont des personnes responsables et conscientes. Donc que la psychiatrie peut aider. A mettre des mots sur leur problématique, à adopter un comportement non transgressif.»
Gare, toutefois, à ne pas tout attendre du psychiatre. «C’est très important, dans le cadre des suivis socio-judiciaires, que le juge joue aussi son rôle. On a constaté plusieurs fois le bénéfice d’une intervention du juge pour “recadrer” les choses.» Comme la majorité de ses confrères, le docteur Cochez aimerait d’abord des «moyens» pour appliquer ces lois existantes avant de songer à de nouvelles. «Nicolas Sarkozy a déclaré la guerre à la pédophilie. L’urgence n’est-elle pas alors d’essayer de mieux connaître le problème ?»
Julien, ingénieur, a terminé son suivi. Lorsque Julien, 36 ans, a été arrêté par la police pour s’être masturbé devant une mineure de 17 ans, il a juré que c’était «la première fois» que cela lui arrivait. Aujourd’hui, après deux ans de suivi, il admet que «cela c’était déjà passé plusieurs fois avant». Et assure qu’il parvient désormais à «bien gérer» ses pulsions en évitant le passage à l’acte. Julien dit qu’il n’aurait jamais réussi à parvenir tout seul à ce degré de maîtrise. «Le docteur Cochez m’a donné une grille pour repérer où j’en suis par rapport à mes fantasmes. Il m’a demandé d’évaluer combien de fois j’y pensais par jour.» Avant, c’était «4-5 fois minimum, voire plus». Aujourd’hui, c’est «le plus souvent pas du tout». «J’ ai ça en moi, je ne peux pas promettre que cela n’arrivera plus jamais, poursuit Julien. Mais maintenant, je sais que si ça va mal, je peux téléphoner au docteur Cochez.»